mardi 20 mars 2007

Le Testament de l'Artiste


Vieillir, c'est dur ? Oui, très dur. Mais ce n'est rien comparé au renoncement au pouvoir. D'un côté il y a une fatalité, de l'autre une défaite. On passe de l'illusion d'être tout à la crainte de n'être plus rien. C'est pourquoi l'on est si attentif à la façon dont les hommes qui s'éjectent de l'Histoire peuvent faire contre mauvaise fortune bon coeur. Avec Jacques Chirac, c'est un homme encore jeune, dont la maladie récente n'a laissé aucune trace et dont l'enthousiasme pour son pays n'est pas feint, qui a fait des adieux émus et dignes. Cet homme a réussi sa sortie ! Lorsqu'on pense aux conditions de son entrée et aux convulsions de son parcours, on peut dire « salut, l'artiste ».Dieu sait pourtant si des films implacables et des livres accusateurs diffusés ou publiés l'année dernière ont contribué à la baisse sans retenue de sa cote de popularité. Mais la façon dont Jacques Chirac a trahi tous les siens et la désinvolture avec laquelle il a changé de doctrine ne lui ont jamais fait problème. Il entend aujourd'hui nous persuader qu'il est un Français dont les concitoyens épousent toutes les contradictions. Et il veut partager avec eux une invincible allégresse, une vitalité contagieuse et une sorte de ferveur décidément patriotique.
Cet homme dont la culture est aussi imposante que discrète et même dissimulée en était arrivé à faire oublier ses inclinations intimes. On l'attendait sur l'Europe : il ne pensait, sans le dire, qu'au Japon et à la Chine, dont il connaît parfaitement l'histoire. On l'attendait sur l'Allemagne, sans laquelle rien n'est possible : on le trouvait imprégné d'Afrique et de Proche-Orient. Sommé de choisir entre la droite et la gauche, il se voulait partisan d'un « modèle français » qu'il a inscrit en lettres d'or, dimanche soir, dans son message testamentaire. Dans ce message, il y avait aussi la stupéfiante considération pour son prédécesseur dont il voudrait que l'on se souvienne. Rien n'avait été plus pénétrant, d'ailleurs, pertinemment admiratif et majestueusement formulé que l'hommage rendu par Jacques Chirac à François Mitterrand au lendemain de sa mort. C'est là qu'il aura été le plus inattendu et peut-être le plus attachant.On ne peut être plus spontanément et profondément hostile au racisme, à l'antisémitisme et à toute xénophobie que ne l'a été toute sa vie Jacques Chirac. Mais c'est de lui aussi que l'ancien ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi, a écrit qu'il était le plus proarabe des amis d'Israël. Il serait cependant injuste que l'Histoire ne retienne pas au crédit de Chirac son hostilité radicale à l'intervention américaine en Irak. C'est un fait que la connaissance qu'il avait du monde arabe l'a conduit à prévoir les conséquences d'une invasion punitive qui, cette fois, ne pouvait s'accompagner que d'une rupture avec tous les Etats arabo-musulmans. Il n'y avait pas en Irak d'armes de destruction massive et il n'y avait aucun rapport entre Saddam Hussein et Al-Qaida, auteur des attentats contre les tours du World Trade Center. Les opinions publiques de tous les pays concernés ont porté au crédit de la France la proclamation répétée de ces deux vérités. Chirac a été soutenu, sans doute timidement, par les Allemands. Mais dans les rues de Madrid, de Rome, de Lisbonne et du Maghreb, les défilés populaires ont salué son nom. Et si, comme je le pense, les historiens de l'avenir seront conduits à voir dans les aventures idéologiques et militaires du président des Etats-Unis le désastre le plus perturbateur de l'ordre mondial en ce début du xxie siècle, justice devrait être rendue à Jacques Chirac.

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